Dossier
Prendre en charge la douleur des personnes
âgées vivant à domicile
Priorité du plan gouvernemental 2006-2010,
la prise en charge de la douleur chez les personnes âgées
se heurte encore à de nombreux freins. Ils résultent
à la fois de la résignation des patients, de l’efficacité
relative des traitements et d’une certaine impuissance de
nombreux médecins. C’est ce qui ressort d’une
récente étude de la Drees (Direction de la recherche,
des études, de l’évaluation et des statistiques).
Une certaine résignation. Syndromes ostéo-articulaires,
douleurs associées aux plaies des ulcères veineux
ou des escarres… Pour la totalité des personnes âgées*
qui ont participé à l’étude, la douleur
apparaît comme une fatalité associée au vieillissement.
En conséquence, elles ne considèrent pas leur cas
comme prioritaire et, à leurs yeux, l’exigence de
traitement de la douleur doit d’abord concerner les enfants,
les personnes en fin de vie ou les soins postopératoires.
Afin de conserver une autonomie jugée
primordiale, elles se montrent par ailleurs réticentes
à l’égard des médicaments à
base de morphine ou des antidépresseurs, dont elles craignent
les effets secondaires (somnolence, perte d’équilibre…).
Elles préfèrent donner la priorité au traitement
de pathologies telles que l’hypertension ou le diabète.
Une estimation difficile. Manquant d’informations
sur l’existence de centres spécialisés ou
de traitements spécifiques, les personnes interrogées
ont également du mal à estimer l’intensité
de leurs douleurs et à transmettre à leur médecin
ou infirmier les éléments nécessaires au
traitement. Le recours à des questionnaires détaillés
et à des schémas corporels pour localiser les zones
douloureuses semble limité aux centres antidouleur.
Régler les traitements. Pour les soignants,
la principale difficulté réside dans l’équilibrage
des traitements sur la durée. Selon les auteurs de l’étude,
« l’impression qui ressort du discours des médecins,
infirmiers et aides-soignants est plutôt celle d’un
grand tâtonnement ». Les médecins eux-mêmes
admettent se sentir souvent démunis et reconnaissent que
« l’insuccès total n’est pas rare dans
le traitement de la douleur ». Plus proches du quotidien
des patients, les infirmiers regrettent pour leur part de n’être
pas davantage associés à l’élaboration
des traitements. Ils estiment généralement que les
médecins de ville sont insuffisamment formés dans
le domaine de la douleur.
Pas de révolution en vue. Enfin, l’étude
souligne que les médecines alternatives (acupuncture, sophrologie,
ostéopathie…) se heurtent au scepticisme de la majorité
des praticiens. Tous reconnaissent pourtant que la médecine
traditionnelle a ses limites et qu’il n’y a «
pas de molécule miracle à attendre » contre
la douleur. Les auteurs concluent donc leur étude, partagés
entre le constat que « les choses ont [tout de même]
bien progressé » depuis une dizaine d’années
et « le sentiment qu’il n’y aura pas de révolution
dans ce domaine, à court terme ».
* L’étude a été menée
auprès de personnes âgées de 73 à 93
ans et de leurs soignants.
NB : CNP Assurances est engagé de manière
significative et durable dans un Mécénat de Solidarité
en faveur de la santé et plus particulièrement,
depuis 1999, dans la lutte contre la douleur.
Interview
Pascale Thibault : « Il faut former de véritables
réseaux »
Infirmière, Pascale Thibault est cadre
supérieur au Centre national de ressources de lutte contre
la douleur (CNRD).
Qu’est-ce qui a, selon vous, le
plus évolué ces dernières années en
matière de lutte contre la douleur ?
Avant tout, la prise de conscience. C’était
d’ailleurs le sens du premier plan de lutte contre la douleur,
initié en 1998. Il s’agissait de développer
ce que Bernard Kouchner avait appelé une « culture
douleur ». Les thérapeutiques étaient déjà
connues, mais de plus en plus de soignants sont désormais
sensibilisés aux différents aspects de cette prise
en charge.
Les progrès semblent moins importants
dans le domaine de la pharmacologie.
Il n’y a effectivement pas beaucoup de
molécules nouvelles. Par ailleurs, les produits morphiniques
sont encore sous-employés et de grandes disparités
demeurent en matière de formation des professionnels. En
outre, les contrôles sont importants et certains médicaments
ne peuvent être utilisés qu’en milieu hospitalier.
C’est une difficulté et il faut espérer une
évolution de la législation.
Pensez-vous que les médecins,
et notamment les médecins de ville, sont suffisamment formés
et informés ?
Il est vrai que l’accès à
ce type de connaissances demande sans doute un effort plus important
pour les médecins de ville que pour les praticiens hospitaliers.
De plus, ils reçoivent énormément d’informations,
et leur tri se révèle souvent difficile. Enfin,
la question de la douleur n’est apparue qu’il y a
peu de temps dans les études de médecine.
Comment expliquez-vous le faible recours
aux centres antidouleur ?
Pour accéder à ces centres, il
faut déjà connaître leur existence ! Il faut
ensuite qu’il en existe un suffisamment près du domicile.
Or, tous les départements n’en sont pas encore pourvus.
Et quand ces conditions sont réunies, la demande d’accès
doit être accompagnée d’un courrier du médecin
traitant. Ce dernier doit donc avoir été sensibilisé
à la question. Enfin, les traitements s’appuient
souvent sur plusieurs médicaments, qui peuvent avoir des
interactions entre eux. Ils imposent donc la possibilité
d’un accompagnement à domicile. Or, l’organisation
de notre système de soins à domicile ne le permet
pas toujours.
Quelles seraient pour vous les mesures
prioritaires ?
Il faut certes pouvoir utiliser davantage de
médicaments à domicile. Mais il faut aussi développer
la connaissance et l’utilisation par les infirmiers des
moyens non médicamenteux de prévention et de prise
en charge de la douleur : sophrologie, massages, hypnoanalgésie...
Par ailleurs, la communication et la concertation entre disciplines
médicales et paramédicales doivent aussi être
améliorées, pour développer de véritables
réseaux de soins. Enfin, il faut également se poser
la question de la formation des infirmières libérales.
Pour l’heure, quand elles souhaitent se former, ne serait-ce
qu’une journée, elles doivent sacrifier un jour où
elles ne seront pas payées. Il faudrait donc mettre en
place un système d’aides.